P'tits bouts de vie

Une histoire de bons points

Quand j’étais en CP, je me rappelle avoir fait la connaissance de ces fameux bons points, petits rectangles de papier cartonné à l’effigie de Ratus, le rat héros de notre livre d’apprentissage de la lecture. La maîtresse les distribuait tels des petits trésors. Nous les comptions et les recomptions jusqu’à ce qu’il y en ait 10, juste assez pour obtenir une image. Au final, une fois ce graal en poche, nous égarions ladite image bien plus vite que nous ne l’avions gagné, mais qu’importe… 

je me souviens très bien que pour augmenter notre quantité de bons points nous étions prêt à tout, qu’il s’agisse d’en piquer un dans la case du voisin ou encore d’en subtiliser discrètement dans la belle boîte de Quality Street où la maîtresse les rangeait. 

Mais pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ?

Le jour de la rentrée, une amie m’a envoyé, extrêmement fière, un photo de sa fille qui venait d’obtenir son premier bon point parce qu’elle avait aidé une camarade

Il y a encore quelques années j’aurais trouvé ça super, en plus pour avoir offert son aide ! Aujourd’hui je vois autre chose derrière cet acte très banal (merci à toutes les lectures qui m’ont ouvert les yeux). 

Perdre le plaisir d’aider

Tout d’abord, récompenser pour avoir aidé je trouve finalement ça étrange… Lorsqu’on propose spontanément son aide, ce n’est pas dans le but d’obtenir quelque chose en retour. En revanche, on peut supposer que la prochaine fois cette petite fille aidera ses camarades dans le but d’être récompensée et non pas juste pour faire plaisir. Pousser les enfants vers ce mécanisme de pensée me paraît tout simplement triste.

Et puis je me suis rappelée d’un documentaire, vu sur Arte il y a un ou deux ans (j’essais de le retrouver, si c’est le cas je mettrais ce billet à jour). Dans ce film, des neuroscientifiques faisaient un test sur des jeunes enfants et leur relation à la récompense. Une personne et un enfant de 18 mois sont dans une pièce. L’adulte fait tomber des papiers de son bureau et spontanément le bébé l’aide à les ramasser. L’expérience est réitérée mais cette fois l’enfant obtient une récompense suite à l’aide apportée, un bonbon si je me souviens bien. Contre toute attente, être récompensé pour cet acte qui venait du coeur obtient l’effet inverse de celui que l’on pourrait imaginer. L’enfant se désintéresse du fait d’aider. Vient ensuite l’explication scientifique : rendre service dans le but d’être récompensé n’active pas la même zone dans le cerveau de l’enfant et la satisfaction qu’il en tire est moindre (comparée à celle qu’il tire en aidant sans chercher de récompense) d’où son désintérêt. 

Cette petite expérience rejoint bien ma façon de penser, le coup de la carotte contre un service rendu risque de dénaturer le geste.

 

Prêt à tout pour un bon point

Quelle meilleure façon de bien ancrer l’esprit de compétition dans le raisonnement des enfants (il y est déjà sans doute un peu mais tout de même) qu’à l’aide de la distribution de bon point ? Le bon point est parfait pour se comparer au voisin. Est-ce que le camarade assis à côté ou derrière en à plus que moi ? Est-ce parce que je suis moins bon que lui ? Si je replonge dans mes souvenirs d’enfant, ces questions remontent tout de suite dans ma mémoire, suivies de près par le fameux, “pas la peine de s’embêter, je ne serais jamais la meilleure” (vous ai-je dit que l’école a été ma bête noire jusqu’à tard ?). 

Si j’évoquais, quelques lignes plus haut, le vol de bon point c’est bien parce que j’en ai des souvenirs précis. Régulièrement, les bons points disparaissaient on ne sait où et la maîtresse répondait inlassablement qu’on avait certainement mal compté. 

Pour le coup du vol directement dans la jolie boite de la maîtresse, je plaide coupable. Je me rappelle que j’avais été privée de récréation pour une raison que j’ai oublié mais qui devait avoir un lien avec la médiocre qualité de mon travail (pas de soucis de comportement, j’aurais voulu être transparente). J’étais seule avec la maîtresse et deux ou trois autres mauvais élèves de ma trempe. Elle s’occupait d’un de mes compatriotes de galère, le dos tourné, et avait laissé sa boite ouverte. Les jolies vignettes colorées me faisaient franchement de l’oeil. J’imaginais déjà la fierté de mes parents et grand-parents lorsque je reviendrais à la maison avec une image. Alors, ni une, ni deux, j’ai plongé la main dans la boite et piqué une grosse poignée de petits trésors en papier. 

C’est juste une petite histoire de môme, qui pourrait même être rigolote si elle ne mettait pas le doigt sur quelque chose de bien plus grave. Pour satisfaire les gens qu’il aime, un enfant est capable de tout. Comme nous vivons dans une société ou le niveau scolaire est bien plus valorisé que les qualités humaines, l’enfant l’intègre. Il comprend qu’il doit être dans la tête de classe pour que ses parents soient fière.

Jamais personne ne m’a dit que mes mauvaises notes n’étaient pas si grave, qu’il ne suffisait pas de bien travailler à l’école pour être heureux.  

 

Gâcher le plaisir d’apprendre

Je terminerais ce billet, qui se fait un peu long, en abordant un dernier point : le plaisir d’apprendre. Cette course à la récompense et aux bonnes notes me paraît être à l’opposé de la notion de plaisir. On le sait tous, notre mémoire fonctionne moins bien lorsqu’elle est soumise au stress et que les apprentissages se font par obligation. Et puis, comment faire comprendre à un enfant qu’il travaille pour lui, pour son évolution personnelle, si on lui fait le coup de la carotte ? Pas facile de se mettre en tête que derrière cette course il y a une tentative de transmission de culture et de valeur morale quand on passe son temps à recompter ses bons points…

 

Et vous, que pensez-vous des systèmes de récompense “classiques” ? Avez-vous des souvenirs de bons points ? Est-ce que ça se fait encore dans les classes de vos enfants ? Racontez-moi tout ! 

 

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24 commentaires

  • 3 kleine grenouilles

    J’ai plutôt de bons souvenirs des bons points et j’en ai récemment retrouvés (ainsi que les grandes images) chez mes parents, bien rangés dans une jolie boîte en métal. 😉 Je ne crois pas qu’on en recevait quand on aidait un camarade car on nous apprenait que c’était normal d’aider l’autre mais il me semble que c’était une façon de souligner qu’on s’était appliqués et qu’on avait bien travaillé. Je crois aussi qu’on en recevait quand on avait fait des progrès, quelque soit la note de départ. Mais tout cela est loin, je ne me souviens plus en quelles classes j’en avais. CP et CE1 ?

    • Maman chamboule tout

      Je suis soulagée de savoir que certains gardent de bons souvenirs de ce système même si je n’en suis définitivement pas fan. Comme tu le dis, ça remonte à loin et pourtant ça m’a tellement marqué que je m’en rappelle encore !

  • Charlotte - Enfance Joyeuse

    Comme toi, je ne suis pas fan des « bons points »… pour les mêmes raisons que tu invoques ! Pour moi le système de récompenses va souvent avec celui de punitions et je prône plus l’auto-discipline. Mais au delà de cela, je pense que ce qui me gêne le plus avec ce système c’est la compétition qui vient, dès tout-petit, s’inscrire dans la vie sociale… Ainsi que la dévalorisation que cela pourra engendrer chez certains (j’ai pu eu de bon point moi, je suis nul)… D’autant plus que c’est au bon vouloir du professeur et qu’on a tous connu ce prof à qui « notre tête ne revenait pas » 😉 Bref. Merci pour cet article ! J’ai beaucoup aimé !

    • Maman chamboule tout

      Merci beaucoup Charlotte ! Je pense comme toi, que les enfants sont capable d’auto-discipline dans pas mal de cas et qu’il y à d’autre façon de les encourager.

  • Julien

    Perso, j’ai un très bon souvenir des bons points. C’est un concept qui suit toute la vie, notamment dans les jeux-vidéos avec les objectifs à débloquer sous toutes les formes (badges, etc…).

    A côté de ça, mon père a toujours beaucoup aidé sans avoir en retour et je pense que ça m’a bien plus influencé dans mon comportement.

    Et à contrario je pense au choc de la vraie vie quand on devient adulte, on se rends compte qu’effectivement on est rarement récompensés par ses efforts. Que le karma n’existe pas et que les gens qui trichent, volent, etc… s’en sortent souvent sans soucis.

    • Maman chamboule tout

      Je n’avais pas perçu le côté « jeu » qui pouvait être assimilé aux bons points. C’est très intéressant d’avoir d’autres avis sur la question. En revanche, je pense justement qu’en évitant de développer l’esprit de compétition et la frustration chez les enfants la « vraie vie » pourrait être plus douce puisque ce sont les enfants d’aujourd’hui qui seront les adultes de demain !

  • Workingmutti

    Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu des bons points, mais je me souviens bien de Ratus 😉 . Je n’avais jamais vu le système sous cet oeil je dois dire. Pour moi il était naturel de se rendre compte qu’aider les autres était juste normal et logique. Le côté compétition est effectivement assez malsain a cet âge. Le monde scolaire est déjà assez compétitif comme ça

    • Maman chamboule tout

      Ratus, que de souvenirs 😉
      J’avoue que j’ai trouvé ça vraiment déplacé le bon point pour avoir aidé. Je reste persuadé que plus la bienveillance sera enseignée à l’école et meilleurs seront les adultes de demain.

  • Biboumam

    J‘ai découvert avec horreur que la maitresse de ma fille pourtant bienveillante a mis ce système en place pour les GS…
    Je trouve ça dommageable pour toutes les raisons que tu évoques… pour ma part je n’ai pas connu ce système enfant, mon mari oui et en a un bon souvenir (il est beaucoup plus favorable à l’emulation que moi…)
    Force est de constater que pour l’instant c’est plutôt motivant pour ma fille, elle a malheureusement déjà chopé l’esprit de compétition avant l’arrivée des bons points, ce qui me désespère… alors j’essaie de redresser la barre, avec ou sans bon point…

    • Maman chamboule tout

      Je pense en effet que sur le moment les bons points peuvent être une motivation, c’est vraiment l’impact sur le long terme qui me chagrine. Par contre, si les parents ne poussent pas l’enfant à toujours obtenir plus de bons points il est toujours possible de redresser la barre, et pas que pour les bons points !

  • Dinette & Paillettes (Maman Pétille)

    Je me souviens très bien de ces images que j’aimais collectionner (des animaux le plus souvent), ces « récompenses » données dès lors que nous avions progressé… C’est vrai que je ne voyais pas les choses de la façon dont tu les évoques, très justement. D’ailleurs, merci.
    Et Ratus quoi !! Que de souvenirs…

    • Maman chamboule tout

      Merci à toi pour ton commentaire ! Ça me fait sourire que Ratus évoque des souvenirs chez d’autres ! Je t’avoue que petite je ne les voyais pas comme ça non plus même si ils éveillaient déjà des sentiments très ambivalents chez moi…

    • Maman chamboule tout

      Merci docteur Mamangue ! Comme quoi, tu vois, les méthodes de grand-mères reviennent mais ce n’est pas toujours que du positif… Mon analyse me parait finalement assez logique mais nos façons de penser sont tellement conditionnées que certaines choses nous paraissent normales alors que ça ne devrait pas être le cas !

  • Nanakie

    Je ne crois pas que nous avions ce système de points et d’images dans mon école… et tant mieux ! Niveau compétition, j’avais déjà assez de mes parents qui me tannaient « Et es-tu la première de ta classe ? Non ? Et POURQUOI ? » … ils pensaient que c’était stimulant, mais quelle horreur, c’était plutôt rabaissant …
    En tout cas je partage totalement ton aversion pour ces bons points !

    • Maman chamboule tout

      La pression des parents est la pire puisqu’elle provient de personnes que l’on rêve de satisfaire. Heureusement que tu n’as pas eu les bons points en plus !

  • Allegretto

    J’ai un souvenir de la classe de CM1 où le maître donnait systématiquement des récompenses, des images, des timbres… J’en ai eu plusieurs, j’étais une élève modèle ! Mais justement, ça suscitait la jalousie des autres et je le vivais mal. Je n’avais aucune envie d’être cataloguée. Je suis d’accord avec toi : il y a beaucoup trop de compétition là-dedans, c’est malsain pour le développement des enfants.

    • Maman chamboule tout

      C’est intéressant d’avoir le point de vu de la « bonne élève ». Ça permet de se rendre compte que même pour ceux qui les reçoivent parfois ce n’est pas évident ! Merci de ton partage !

  • petitsruisseauxgrandesrivieres

    Très intéressant comme article ! je ne me souviens absolument pas s’il y avait des bons points dans mon école. Pour mes deux derniers enfants, une maîtresse donne en fin de semaine des gommettes ou des images aux élèves qui ont eu un bon comportement. Bon comportement, cela veut dire : ne pas faire de chahut, ne pas perturber la classe, respecter ses camarades et les adultes. les « résultats » scolaires n’entrent pas en ligne de compte. Chaton avait très envie d’avoir des gommettes, aussi à partir du jeudi il se tenait à carreaux car la distribution avait lieu le vendredi 🙂 Lapin qui a la même maîtresse cette année, revient pour le moment les mains vides car il est très chahuteur (et il s’en fiche, je crois). Mais je pense que de toute façon il n’a pas encore capté le concept ! Je trouve plutôt intéressant de valoriser un comportement favorisant la sérénité dans la classe.
    Après donner des bons points pour des compétences, oui cela me choque car tous les élèves n’avancent pas au même rythme.

    • Maman chamboule tout

      Je trouve qu’en effet valoriser les comportements plus que les compétences est une bonne chose. Mon côté idéaliste voudrait croire que dans des structures vraiment adaptées aux enfants ils arriveraient à être calme en contrepartie de bons moments de défoulements mais je ne l’ai pas testé !

  • une mummy

    La prof que je suis applaudit des deux mains (en même temps c’est plus pratique) ton article, empli de bon sens! Notre système scolaire est hélas ainsi fait, les notes, c’est un peu ça aussi… Les ados que je côtoie depuis dix ans maintenant sont tous, sans exception, incapable de comprendre qu’ils travaillent pour eux. La majorité ne fiche rien car elle n’en voit pas l’intérêt. Ceux qui bossent, ils le font par crainte de la mauvaise note, des réactions parentales, ou simplement pour passer dans la classe supérieure. Aucun ne s’épanouit à l’école, aucun ne voit l’effort comme quelque chose de positif, comme un dépassement de soi, comme un pas de plus sur le chemin de sa propre construction. Tout est à repenser et les systèmes de récompense en font partie.

    • Maman chamboule tout

      Merci la Mummy de partager ton point de vu de prof ! Ça me fait plaisir de voir que je ne suis pas la seule à penser que ça doit changer et que les enfants n’ont pas conscience de travailler pour eux !

  • Pachamaman

    Ton article me fait sourire car vendredi matin dans le train j’étais en face de deux dames qui semblaient être des maîtresses de maternelle et qui semblaient jeunes, l’une parlait de son initiative de donner des petits cœurs aux enfants qui étaient dans la couleur verte (ceux dans le rouge, on leur en retire) au bout d’un certain nombre ils peuvent choisir une petite surprise. Ça veut dire quoi ? Qu’est-ce qu’on inculque comme valeurs ? C’est triste de ne pas arriver à élever des enfants sans récompense, c’est triste que les professeurs soient si mal formés. Bref tout ça c’est juste dommage. J’aurais aimé intervenir mais le train était en train d’arriver. Le pire bien sûr c’est que pour elle c’est une bonne idée, elle se déresponsabilise d’une certaine façon de devoir enseigner les règles de bonne conduite aux enfants puisqu’ils sont motivés par le gain… Je n’aimerais pas qu’on conditionne mon enfant ainsi mais disons que normalement avant de rentrer à l’école il aura déjà quelques belles valeurs inculquées par ses parents…

    • Maman chamboule tout

      Ton histoire ne m’étonne mêmes pas ! Comme tu le souligne les professeurs ne sont pas assez formés pourtant les neurosciences ont fait des progrès fabuleux ces dernières années et pourraient être enseignés aux personnes qui travaillent au contact des enfants.

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